Claude Liévens : Janick Lederlé, bonjour. Merci de répondre à quelques questions pour permettre aux internautes de mieux connaître votre personnalité, votre parcours et la manière dont vous concevez et pratiquez votre art.
Janick Lederlé : Bonjour à vous tous, qui me faites l’amitié de
visiter mon site.
C.L. : Janick, votre brillante carrière a débuté à l’école des Beaux-Arts de Paris où vous avez fait des études très poussées. Professeur d’art diplômée d’Etat, votre maîtrise et votre talent vous ont valu bon nombre de grands prix et médailles d’or avant d’être reconnue et appréciée par un grand public. Votre œuvre a été consacrée au cours de nombreuses expositions en France et à l’étranger. La critique vous a célébrée comme le peintre des ballets internationaux. D’où vous vient cette passion pour la peinture ?
J.L. : J’ai vécu dans un milieu d’artistes peintres,
mes parents étant
peintres eux-mêmes. Mon père, Maurice Lederlé, était
le peintre des pardons bretons ; il avait en particulier décoré le
pavillon de la Bretagne de l’exposition de 1937. Aux Beaux-Arts,
j’ai été particulièrement
marquée par les études d’anatomie, qui m’ont
d’ailleurs
valu ma première médaille. Je me souviens que nous
apprenions à observer
attentivement la pose d’un modèle vivant, sur une
durée
de plus en plus courte (cinq minutes en fin de formation), puis à dessiner,
en une heure ou deux, tous ses os et tous ses muscles. C’est à cette
méthode que je dois la base technique et la capacité de
mémoriser
qui m’ont permis de peindre des ballets et qui ont donc
structuré ma
carrière. Après les Beaux-Arts, je fis une exposition
sur les habits de l’ancienne France et les costumes régionaux,
bretons en particulier.
C.L : Pour la jeune artiste que vous étiez, cette première
exposition, c’était l’occasion de mettre le pied à l’étrier
?
J.L : Oui. Mais ma première chance, ce fut de rencontrer Pierre
Tugal, conservateur des Archives internationales de la danse, avec lequel
Maître
Bélugue,
mon professeur d’anatomie, m’avait mise en contact.
Il me demanda de lui soumettre des projets de décors
et de costumes pour un ballet qu’il avait composé,
sur une musique de Kosma, son beau-frère.
Il me fit aussi comprendre que l’anatomie d’un
danseur n’avait
rien à voir avec l’anatomie d’un homme
normal. J’avais
encore à travailler !
Sa recommandation fut le sésame qui m’introduisit auprès de toutes les grandes compagnies de ballet, me donnant accès aux lieux où elles se produisaient et aux coulisses. Je fis ainsi connaissance du marquis de Cuevas et devins la fidèle habituée de toutes les salles qui recevaient ses ballets. Simultanément, Serge Lifar, que j’avais connu lors de ma première exposition, me faisait entrer dans le cercle des intimes de l’Opéra de Paris. C’était une immersion totale dans le milieu de la danse.
C.L : Pierre Tugal, Georges de Cuevas et Serge Lifar vous transmirent
le virus de la danse ?
J.L : Oui, d’autant que je présentais un terrain favorable. Avant même d’acquérir les techniques de base du dessin et l’aptitude à saisir la beauté globale d’une chorégraphie, j’étais fascinée par ce que j’appellerais l’âme de la danse, cette joie simple de vivre et de se sentir libéré, ce besoin de s’exprimer en faisant parler son corps. Ma passion explosa. Passion des rythmes, des arabesques, des figures mouvantes. La danse devint partie intégrante de ma vie.
J’ai travaillé avec les plus grands corps de ballet. Avec celui
du marquis de Cuevas, bien sûr, et ses formidables étoiles. J’ai
fait de nombreuses expositions dans les foyers des théâtres où il
se produisait. C’est très émouvant de laisser le témoignage
pictural d’interprétations aussi exceptionnelles que celle de
Rosella Hightower et Serge Golovine dans Piège de lumière ou
celle de Nina Viroubova et –encore– Serge
Golovine dans Giselle.
Avec les ballets de l’Opéra et ses merveilleux artistes : Lisette
Darsonval, Yvette Chauviré, Liane Daydé,
Roland Petit…
Et surtout avec les ballets étrangers. Dans les années 60 et
70, il s’en produisait beaucoup sur les scènes parisiennes, exprimant
les folklores régionaux, avec une palette de couleurs et une énergie
vitale qui m’ont fascinée et que j’ai
eu envie de fixer sur la toile.
C.L : Passion de transmettre ou célébration de l’art
chorégraphique
?
J.L : Les deux sont indissociables. Il faut faire connaître l’infinie
variété de l’expression
des folklores car c’est une
composante essentielle du patrimoine culturel
de notre planète. Or la
frénésie heureuse qui possède
les danseurs, l’éclat
somptueux des vêtements traditionnels,
leurs ondulations, leurs reflets constituent
souvent une part importante de ce folklore.
Oui, j’ai toujours
eu la passion de transmettre, que ce soit par
la peinture ou par l’enseignement.
Vous savez que le professorat de dessin a tenu
une grande place dans ma vie. J’ai aussi
enseigné l’histoire de l’art
et ce fut pour moi une très belle expérience.
Mais, plus que de transmettre, la pulsion première, c’est de célébrer
l’art chorégraphique, de fixer les tourbillons des danseurs sous
les projecteurs. Plus il y a de mouvement, de couleur, de costumes, plus ça
m’intéresse. Mes préférences vont aux danses slaves
pour le mouvement, aux danses mexicaines et latino-américaines pour
la couleur. Les danses dahoméennes me laissent aussi un souvenir très
fort car on y retrouve ce qu’il y a de plus violent dans les racines
primitives d’une civilisation traditionnelle. A l’autre extrémité,
je placerais les accents déchirants du Pérou et, bien sûr,
l’inexorable douceur de certains ballets extrême-orientaux.
Catherine
Dunham aussi a beaucoup compté pour moi car elle révolutionnait
la conception du ballet, en se démarquant
de tout classicisme.
C.L : Vous avez donc débuté votre carrière à la lisière de deux mondes. Vous êtes passée des costumes anciens aux styles de danse les plus novateurs. Un critique a écrit que vous vous situiez à l’avant-garde de notre temps tout en appartenant au trésor des siècles écoulés. Cette formule vous convient-elle ?
J.L : Je la dois à l’humour de Charles Chassé, un homme
très érudit
qui a beaucoup écrit sur la
peinture et sur les peintres. Il y
avait peut-être une pointe de
moquerie dans son propos. Je vous laisse
juge.
C.L : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la manière dont vous travailliez alors ?
J.L : Un peu lors des répétitions mais surtout pendant le
spectacle. Cela permet d’avoir une vue
d’ensemble de la chorégraphie,
indispensable pour saisir le bon
geste et lui donner un dynamisme
ordonné.
Je hantais les salles, plusieurs
soirs de suite, à l’affût
des élans, des envols, des
instants fugitifs où le
geste du danseur atteint à son
paroxysme. Je les notais sur le
vif, d’un trait
rapide, avec le souci d’aller
toujours à l’essentiel
; puis, dans mon atelier, j’y
ajoutais quelques touches d’aquarelle.
L’aquarelle,
par sa fluidité, est parfaitement
adaptée à la danse.
C’était une sorte
d’improvisation, mais précédée
de multiples observations. Il faut
toujours aller plus loin dans la
légèreté,
l’exactitude et la souplesse
pour espérer donner corps
au rêve
de Mallarmé : « un
spectacle muet, qui échappe
aux définitions
de l’espace comme du temps,
et dont le prestige, impérieux
pour tous, ravit les plus fiers
et les plus humbles dans une commune
extase ».
C.L : Et vous vous êtes ensuite tournée
vers les paysages et les personnages
des pays de soleil ?
J.L : J’ai toujours peint des paysages, avec la passion de transcrire
sur le papier ou la toile un sentiment profond de communion avec la nature.
J’ai
mené cette peinture
en parallèle avec la
danse. J’ai eu
le coup de foudre pour les
pays du soleil à Venise,
dans les Cyclades et dans l’Atlas.
Mon attrait pour le folklore
et, plus largement, pour les
cultures locales m’ont
aussi poussée vers les
gens, vers des groupes de personnages
où je retrouve les couleurs
et l’ondulation
des draperies. Il peut y avoir
du mouvement, comme dans les
personnages du carnaval de
Venise, qui sont un peu les
héritiers de mes troubadours
d’antan.
Cette nouvelle étape me permet de mieux traduire le sentiment ou la
rêverie, la jeunesse ou la vieillesse. L’expression de la vie transcende
l’expression du mouvement. C’est en peignant la tendresse d’une
maternité qu’aujourd’hui je me réalise pleinement.
Qu’y a-t-il de plus magnifique que l’élan
maternel ?
Les maternités m’ont conduite aussi à la lisière
d’autres arts. J’ai fourni des toiles pour la tapisserie et pour
le gemmail, cette variété de vitrail qui donne une merveilleuse
profondeur. C’est ainsi que deux tapisseries, réalisées à Aubusson
par les meilleurs artisans, ont bénéficié de l’extraordinaire
savoir faire accumulé au fil des siècles par la manufacture de
cette ville. D’autre part, le gemmail vaut à ma Marie du tendre
amour d’être exposée au musée de Lourdes. Peut-on
rêver mieux ? D’autant qu’il y a dans cette œuvre une
référence familiale : c’est la pause de ma fille Martine,
avec son petit Eric… qui depuis a grandi et qui est le réalisateur
de mon site internet.
C.L : Et vous entrez dans la
période
Terre des Arts ?
J.L : Oui. J’ai eu la chance de rencontrer Jean-Louis Amar, PDG de
la galerie Terre des Arts, qui m’a notamment donné l’opportunité de
faire des lithographies.
C’est une technique qui m’avait toujours
attirée. Nous
avons réalisé une
soixantaine de lithos,
avec le concours de
l’atelier Jacques
Mourlot. Mais surtout,
l’époque
Terre des Arts, c’est
celle où je
me suis consacrée à la
peinture et, pour cela, j’ai beaucoup voyagé.
La mémoire visuelle que j’ai cultivée dans mes études
d’anatomie puis dans les spectacles de ballet m’est particulièrement
utile. Le peintre doit en effet procéder par croquis rapides de visions
fugitives. Qu’il s’agisse de traduire la vie des villages, le travail
dans les champs, le lavage du linge au bord de l’oued, toutes les choses
de la vie quotidienne. Ou bien de célébrer l’envolée
d’un sari ou la prestance majestueuse d’un berger portant sa djellaba
traditionnelle, telle une draperie à l’antique.
C.L : Votre manière de peindre a-t-elle profondément évolué ?
J.L : Bien sûr et toujours. J’ai donné à ma peinture
une forte composante décorative ou –si je puis dire– figurative
interprétée.
Mais la technique
que j’avais
acquise en peignant
des danseurs
sous les feux
des projecteurs
m’a beaucoup
aidée
pour tirer le
maximum du jeu
des rayons lumineux.
Mes couleurs
sont devenues
plus intenses,
surtout dans
les personnages
et les compositions
; cette évolution
est moins marquée
dans les paysages,
notamment ceux
de Venise dont
il faut privilégier
le romantisme.
Les aquarelles
sont entièrement réalisées sur le vif.
Les huiles sont faites dans mon atelier à partir de croquis plus ou
moins poussés, en renforçant la composante décorative
qui pour moi
est essentielle.
C.L : Comment réagissent
les gens
quand vous faites vos
aquarelles
ou vos esquisses
?
J.L : Très bien. Accueillants, respectueux, même lorsque la
présence
d’un
peintre
est insolite.
Comment
n’être
pas ému
lorsqu’un
petit enfant
vient vous
offrir
un thé à a
menthe
avec une
délicatesse
touchante
?
C.L : Riche de
votre
expérience, quelle définition
donneriez-vous
de la
peinture ?
J.L : Peindre,
c’est
transmettre
sur
la
toile
une émotion,
un
sens
de
la
vie,
de
la
beauté et
de
la
lumière.
Car
c’est
la
lumière
qui
permet
d’accéder à la
vérité intérieure
des êtres.
C’est
elle
qui
donne
aux
visages
leur
expression.
C’est
elle
qui
traduit
l’intimité qui
existe
entre
les
personnages
d’un
groupe.
C’est
grâce à elle
qu’une
toile
n’est
pas
seulement
ressemblante,
juste
de
gestes,
techniquement
réussie
ou
agréable,
mais
qu’elle
devient
vivante.
Une
toile
sans
lumière,
c’est
une
scène
sans
projecteurs.
C.L : Vos
projets
de
peintre,
aujourd’hui
?
J.L : Repartir.
Voyager. Découvrir… Exposer. Quoi de plus stimulant
pour un artiste que de confronter ses réalisations à un
public varié et éclairé ? La passion de
peindre ne s’arrête
que devant… l’impossibilité de
peindre.
Propos recueillis en décembre 2004 par Claude Liévens.
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